Mon locataire est un martien

Lorsqu’une location se change en film fantastique, il ne suffit pas de s’accrocher à la réalité pour s’en sortir, mais bel est bien d’y faire face !

2015

Mon locataire est un martien

une nouvelle de Mike Chanfreut

 

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1

Un appartement approprié

 

Rien de plus angoissant que d’être indépendant et sans boulot !

 

Pour pouvoir assumer mes fins de mois, je suis donc contraint de louer une des deux chambres que compte mon appartement.

 

Oui, ce serait une bonne idée de déménager, mais impossible de trouver un nouveau chez-moi pas cher dans cette ville.

 

Heureusement, mon appartement est bien situé : proche de la gare, du lac et des entreprises internationales, attirant des consultants à fort revenus.

 

Il est vétuste, mais il a son charme : un vieux parquet qui grince, des moulures au plafond, de vieux interrupteurs…

 

Pour franchir la porte d’entrée et pénétrer dans ce lieu exclusif, il faut savoir manipuler une poignée capricieuse : avant tout, il s’agit d’entendre le bruit distinct du mécanisme, sinon la clef ne tourne pas, que ce soit depuis l’intérieur ou l’extérieur.

 

Il est arrivé que des locataires mettent quinze minutes à dompter la serrure récalcitrante avant de pouvoir sortir ! Je donne donc à tout nouvel arrivant un cours de prise en main, d'insertion de clef et de rotation du poignet, en insistant sur le clic obligatoire.

 

La première pièce à droite est la cuisine couloir, qui offre un espace tout juste suffisant pour mitonner de bons petits plats gourmands et qui donne sur un balcon de taille réduite.

 

La pièce suivante est ma chambre de huit mètres carrés... à peine de quoi mettre un lit et une armoire. Nécessité faisant loi, je suis passé maître dans l’art d’empiler ! J’ai réussi à optimiser l'espace de telle manière que je ne vois plus les murs.

 

Faut pas croire que je sois parano à l’idée d’accueillir des gens que je ne connais pas, mais je préfère garder le contact visuel avec mes affaires. Cela implique quelques bleus aux jambes, mais c'est plus sûr !

 

La chambre que je loue est idéale : un grand lit de cent huitante centimètres avec armoire, bureau et accès direct à la salle de bain.

 

Pour finir le tour du locataire, il reste le séjour doté d'un grand balcon avec vue plongeante sur le lac.

 

L’immense nappe aquatique offre un spectacle chaque jour renouvelé, évoluant subtilement du lever au coucher du soleil. Cette vue régénérante me donnant des arguments supplémentaires pour faire monter le prix.

 

Oui, oui ! Mes motivations sont purement mercenaires. Jugez plutôt : trois semaines de location me paient la totalité du loyer mensuel.

 

2

Le locataire arrive

 

En provenance d’Angleterre, Joel débarque pour cinq jours, bien fatigué.

 

Après que je lui aie fait passer la formation de la porte d'entrée, donné les explications de base et mis en valeur l’accès à la salle de bain, il s'est enfermé dans sa chambre.

 

Posé sur le balcon, un livre à la main, Les Tribulations d'un Chinois en Chine de Jules Verne, je me délecte de mes derniers moments d'intimité.

 

Perdu dans les rêveries occasionnées par ma lecture, je sursaute en entendant un bruit étrange, qui me fait penser à un rot !? Cette première salve est bientôt suivie d’une deuxième, un peu plus puissante, puis d’autres…

 

Je me sens progressivement gagné par le dégoût. C’est alors qu'un autre son prend le relais, me donnant carrément des frissons.

 

Cette fois-ci, ça ressemble à une sorte de succion, comme lorsque l’on aspire sur une paille pour vider le contenu d’un verre.

 

J'essaie de me rassurer. Il doit sûrement faire une sieste. Ce n’est rien de plus qu'un problème de ronflement. J'espère seulement que cette cacophonie ne durera pas toute la nuit. Car, sinon, la nausée qui me gagnera à coup sûr !

 

Au bout de quelques heures, il sort sans que nos chemins se croisent et revient pile au moment où j’allais m’endormir.

 

Tenu éveillé par la même performance sonore dont il m’avait gratifié l’après-midi, j’opte finalement pour les boules Quies.

 

Après quatre jours passés sans beaucoup se marcher sur les pieds, je m’estime heureux d'avoir un locataire qui n’empiète pas sur mon espace de vie, si l’on omet le calvaire de mes nuits.

 

3

La mouche

 

Il est tout juste minuit. Il vient de rentrer. Je regrette de ne pas m'être endormi avant, car je vais encore devoir subir le même barnum qui, à la longue, commence à me glacer le sang.

 

Le dégoût a fait place à l’inquiétude : je viens de revoir le film La Mouche. La scène où le personnage principal expulse un liquide pour diluer sa nourriture et ensuite l'aspirer me donne un mauvais présage.

 

Obnubilé par cette idée, je me rends soudain compte qu’il n’a pas de provisions dans la cuisine ni dans sa chambre et qu’une odeur étrange commence à envahir l’appartement…

 

4

Sa tête me dit quelque chose…

 

Il est chauve et ses traits, dominés par de grands yeux noirs, lui donnent un étrange regard.

 

Il doit mesurer plus de deux mètres et sa silhouette me fait penser à celle d’une mante religieuse, à cause de ses longs membres squelettiques.

 

Ses bras grêles, magistralement équipés de mains osseuses et décharnées, laissent paraître toute l’amplitude de ses appendices filiformes.

 

Je me fais cette réflexion : « Tiens, il a des doigts de pianiste… » Mais ils ont plutôt l'air de griffes prêtes à déchiqueter et à perforer comme des hameçons.

 

Je déglutis avec angoisse. Il me fait penser aux créatures étranges présentées dans certains reportages sur les extraterrestres. Je me sens soudain très seul et je perds pied. Mon imagination commence à partir en vrille.

 

5

En décalage d’horreur 1

 

Le cinquième jour marque un tournant dans ma vie. La nuit fut tellement mouvementée qu’elle aurait pu durer une semaine.

 

Malgré l’impression de ne pas avoir dormi et d’avoir la tête prête à exploser, je tente de me lever.

 

8 h - Mon réveil ne sonne pas comme d’habitude à sept heures, il doit être déréglé.

 

8 h 15 - Sous la douche, alors que je me savonne, je sens une petite aspérité de trois millimètres sur la nuque. Scrutant mon miroir, je ne vois rien, même pas une rougeur.

 

8 h 35 – J’ai à peine commencé mon petit déjeuner que mon ventre se met à gargouiller trop violemment, me poussant à un départ en urgence aux toilettes.

 

Astreint sur le trône par mon système digestif en rébellion, un liquide jaillit que, d’instinct, j’essaie de contenir d’une main.

 

Reprenant mes esprits, surpris par mon geste, je la retire et la découvre recouverte d’une substance rouge et visqueuse.

 

Du sang ! Mince mon hémorroïde interne a pété pendant la nuit !

 

Alors que je suis en train de me vider, j’angoisse à l’idée de partir aux urgences avec un linge dans le slip pour contenir le flot. A mon immense soulagement, le flux d’hémoglobine s'arrête quand je me lève.

 

Avec appréhension, je touche mon rectum. Ma gorge se serre lorsque que je sens une pointe dure. J’ai un objet métallique en moi !

 

Ni une ni deux, je me saisis de mon Smartphone pour prendre des photos façon selfie.

 

J’essaie de le déverrouiller, oubliant dans ma précipitation que j’ai les mains dégoulinantes : l’écran n’est plus tactile !

 

Alors que je tape dessus de plus en plus fort et à mesure que l’exaspération m’envahit, un geste trop brutal finit par projeter l’appareil contre la porte de Joel.

 

A cet instant, la crispation me gagne et mes sphincters, se rétractant, expulsent  l’objet métallique.

 

J’ai le souffle coupé quand je me rends compte que je n'ai pas fermé la porte à clef !

 

Paralysé, je la fixe en m’attendant au pire : un monstre, un être mouche ou une gelée va surgir, prête à me digérer !

 

Je perds l'équilibre et me heurte à l'interrupteur de la salle de bains.

 

Me voilà plongé dans le noir absolu, attendant la venue de mon hôte.

 

6

Okupailled !

 

Une éternité passe et je reste comme en transe.

 

Une fois, je me sens trembler ; une autre, je suis couché par terre ou encore je crois mettre les pieds au plafond.

 

Soudain, un bruit dans sa chambre ! C'est le grincement du lit en bois. Il se lève.

 

Le vieux parquet gémit. Il vient vers la salle de bain. Il va ouvrir la porte et me bouffer dans cette position absurde : une main sur le mur, un pied sur la cuvette et les fesses à l'air.

 

Dans ces moments-là, j'admire les gens qui ont un réflexe de survie et qui arrivent à réagir pour sauver leur peau.

 

Eh bien, je ne sais pas comment, mais en une fraction de seconde, je parviens à actionner l’interrupteur et à tourner le loquet de sa porte, tout en disant : " Sauri, okupailled ! "

 

Je prends une douche, nettoie au mieux les traces rouges sur la cuvette et sur les murs, puis cours me réfugier dans ma chambre, sous ma couette.

 

 

7
En décalage d’horreur 2

 

Les oreilles tendues, en alerte, le drap dans la bouche, j’écoute attentivement tous ses faits et gestes, le suivant du regard à travers les murs.

 

9 h 30 - Il sort.

 

15 h - Je me réveille dans la même position, le drap collé à ma bouche asséchée.

 

Pas un bruit. Il doit être encore dehors. Je tente de desserrer mes doigts

 

15 h 45 - Je n'en reviens pas. Il y a peu je tentais de me lever, et me voilà déjà quarante-cinq minutes plus tard.

 

16  h 30 - Bon sang. Je comprends rien !

 

17 h 15 - Je…

 

18 h 30 - Du bruit dans la chambre. Enormément de bruit. Trop de bruit. Les portes d'armoires claquent. Il marche beaucoup. Des bruits de roulements, des bruits de moteurs s’allumant. La chambre va décoller dans une lumière verte qui s’infiltre sous ma porte !

 

…20 h 30 - Tombé du lit, face contre terre, mes fesses sont encore en l'air. Je ne comprends rien et j'ai mal partout. J'ai de la peine à déglutir. Tout mon corps me fait souffrir.

 

Péniblement, je glisse comme une limace sur le sol pour me mettre, avec difficulté, sur le dos.

 

L'air peut enfin pénétrer librement dans mes poumons. Enfin presque, car l’atmosphère est étouffante.

 

Je cherche un appui pour essayer de me redresser, comme un conquérant qui n'a pas tout perdu de sa fierté.

 

Assis sur mon lit, la tête entre les mains, je parviens tout juste à rassembler mes esprits égarés.

 

En passant une main derrière ma nuque, je suis surpris de sentir quelques bosses, de toutes petites excroissances qui doivent mesurer à peine un millimètre.

 

Les films et documentaires sur les enlèvements, la perte de la notion du temps… tout me revient en mémoire avec insistance. Le scénario se précise. J'ai été victime d’une bande de Martiens sodomites !!!

 

Mes souvenirs sont vagues. Je crois avoir passé une dernière soirée avec mon locataire, à manger et à boire quelques bons breuvages. Il m'a fait goûter les siens et c'est probablement à ce moment qu'un ver s'est installé dans mon cerveau et a pris possession de mon corps… ou… je ne sais pas…!

 

Reste une nuit de ma vie où je ne saurai jamais ce qu'il s’est réellement passé.

 

Seuls témoins : quelques traces sur mon corps et un objet métallique…

 

Titubant, je me rends directement dans sa chambre vide où subsiste une odeur écœurante.

 

Épilogue

 

Le lendemain, je retrouve un peu mes esprits et commence à remettre de l’ordre dans mes idées en nettoyant l’appartement.

 

Astiquant la salle de bains, je remarque un trombone maculé d'un liquide rouge séché.

 

Je le reconnais, il vient de mon bureau. Il est rose avec des lignes blanches. Il manque juste la fleur qui devrait être collée sur la partie supérieure.

 

Je viens de recevoir un courriel de Joel. Il aimerait savoir s'il ne m’a pas trop dérangé avec ses ronflements. Apparemment, même sa femme, incommodée par le volume et l’étrangeté de ses émissions sonores, dort parfois au sous-sol.

 

Il ajoute qu’il est désolé de ne pas m'avoir vu avant son départ précipité. Il aurait bien aimé me remercier, surtout après cette soirée délirante.

 

Il me conseille aussi de changer l'ampoule de la chambre qui n'est pas assez forte, mais trouve la lampe aux couleurs changeantes du hall très pratique.

 

Que penser ? Je profite de la fin d'après-midi, assis sur mon balcon, pour sonder le lac et les montagnes.

 

J'essaye de retrouver la paix qui m’habitait avant le passage de mon locataire.

 

Levant les yeux au ciel, j'aperçois une forme ronde qui plane sans bruit au-dessus de la calme étendue lacustre.

 

La pastille blanche ne bouge pas, mais disparaît soudainement dans les nuages, en quelques fractions de seconde…

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