Mon locataire est un martien

En provenance d’Angleterre, Joel débarque pour cinq jours. Perdu dans les rêveries occasionnées par ma lecture, je sursaute en entendant un bruit étrange, qui me fait penser à un rot !? Cette première salve est bientôt suivie d’une deuxième, un peu plus puissante, puis d’autres… Je me sens progressivement gagné par le dégoût. C’est alors qu’un autre son prend le relais, me donnant carrément des frissons…

L’inspiration gourmande

Un écrivain en manque d’inspiration, forcé d’aller dans un village pour se reposer, découvre une pâtisserie qui lui redonne goût à l’écriture. Mais est-ce que ces douceurs lui permettront de retrouver le succès ? Ou l’attireront-elles vers les excès ?

1. Quand la formule ne suffit plus

Au bout du rouleau. Boris est au bout. Pas une ligne depuis des semaines. Ces petites lignes qui lui permettaient de partir dans des états seconds. Oublier tout de la réalité et naviguer, planer dans les affres de ses inspirations, surfer sur les vagues de son canapé ou rouler sur le fauteuil de son bureau, se trémousser sur le tapis épais devant sa cheminée, rire, pleurer, passer par de délicieux états euphoriques. Vectrices de joie et de plaisir, il n’en a plus. Rien. Nada. Le vide complet. Néant. 

Il se souvient de sa joie lorsqu’il frappait le support transmetteur de ses vibrations internes, de ses pensées les plus profondes, les plus intimes ou tout simplement les plus tordues, les plus joyeuses.

Un nuage recouvrait sa vision tant il était inspiré de ces moments privilégiés. Au théâtre, pendant un monologue, face au public, il se surprenait à ne voir plus qu’un vaste horizon de brume recouvrant chaque tête. Il ne subsistait alors que des petits « moutons blancs » réagissant au flot de ses proses. 

Il mettait tout en œuvre pour taper ces quelques lignes sur l’écran blanc de ses inspirations. Pas de stress de le remplir, mais bel et bien se laisser porter comme sur un tapis volant. Flotter au-dessus de tout, l’apesanteur n’ayant plus aucune incidence sur lui. Flotter et partir au-delà de la Terre, dans des espaces où les limites ne sont plus perceptibles.

Pauvre Boris. Vidé de lui-même. Toute substance a quitté son corps. Sa peau est collée à ses os, ridée, flétrie. Il ne mange plus. Il ne ressent plus la faim. Il ne boit plus, son être est comme un désert torride où seulement quelques oasis lui permettent de tenir. Mais s’il ne réagit pas, le temps lui est compté.

Il est assis devant le mur du salon, affalé dans son fauteuil en cuir usé. L’usure sur ce genre de fauteuil donne un aspect de vécu, une valeur sentimentale. Son loft est meublé sobrement, juste l’essentiel pour cumuler le moins d’objets possibles et laisser place à des peintures et sculptures. Délimité par des parois mobiles, il peut le configurer selon ses projets et envies. 

Immeuble rénové sur un ancien site de fabrication d’outillages, le charme de cette bâtisse a été conservé. Les murs intérieurs en briques ont été partiellement recouverts de crépi. Les structures métalliques repeintes sont mises en scène par des éclairages indirects, lignes lumineuses et variations de couleurs. De grandes baies vitrées lui permettent de profiter au maximum de la lumière naturelle et, étant au dernier étage, il savoure la beauté du ciel et des couchers de soleil exceptionnels.

Il faut dire que Boris, avant cet état de déchéance, malgré des situations rocambolesques, a bien réussi sa vie. Beau gosse, charmeur, sa créativité lui a permis de toucher de nombreuses personnes tant par sa sincérité que par les différents univers qu’il crées. Autodidacte, non admis aux Beaux-Arts, il s’est construit par sa curiosité tout en suivant sa ligne de conduite: 

« Ma motivation n’est pas l’argent, mais de parvenir à transmettre mes idées. Le travail ainsi réalisé ouvrira les portes du succès, me permettant de poursuivre à cette seule limite : l’imagination. »

Fort de cette conviction, il a exploré de multiples domaines, tels que la photographie, la musique, les installations, les arts plastique et figuratifs… pour enfin s’épanouir dans l’écriture – bien moins dangereuse que ses performances publiques à base de feu et de vin lors desquelles il jetait des verres d’essence sans plomb sur des panneaux de bois devant un publique attentif et participatif, mais tenu à distance !

Pendant de nombreuses années, il se sentait envahi par d’innombrables idées « sans les chercher ». Il suffisait d’un moment de relaxation pour qu’une idée jaillisse dans sa tête. Finalement, il a réussi à transformer cette force créative en moteur et de l’assumer du mieux qu’il pouvait.

Son enthousiasme naturel ne provoquait que très peu de jalousie car son énergie et son faciès rondouillard, toujours souriant, donnait confiance. Mais cette belle âme se retrouvait souvent dans des situations périlleuses, se lançant spontanément dans une relation, sans réfléchir. Besoin d’être aimé ? Ne voir que la beauté et le potentiel de la personne en face de lui ? S’abandonner pour être aimé… il en a passé du temps à essayer de comprendre. Mais se comprendre soi-même semble être le travail d’une vie car l’esprit évolue sans cesse. L’expérience apporte des remises en question qu’il faut assimiler et assumer. Souvent, il rêvait que tout s’arrête. 

Tout au long de son parcours, il a rencontré divers personnages somme toute bien étranges. Tous lui promettaient de l’aider, de lui offrir un grand jardin: « une fleur dans un terrain fertile poussera si on lui donne accès au soleil ». Après des périodes de grand malaise, il se sentait vampirisé, mettant sa vie et ses projets en péril, perdant jusqu’à sa propre personnalité. Il a fini par perdre une partie de son travail, perdre ses amis – tout en essayant de comprendre comment il avait pu se laisser entraîner dans de telles situations. Malgré tout, ces rencontres ne lui ont pas volé l’espoir d’un meilleur équilibre ! 

En tout cas, jusqu’à présent…

2. Une gravure de pointe

Sur le mur en plâtre, en face de lui, recouvert de peinture bordeaux, il a gravé à l’aide de son coupe-papier :

POURQUOI A MOI 

Les lettres ainsi gravées se détachent violemment du fond, mises en exergue par un spot dirigé façon interrogatoire. Des larmes de colère, de fatigue oculaire, de frustration coulent sur ses joues et finissent dans sa barbe. Enfin, dans cet amoncellement de poils non entretenus. Il gratte les accoudoirs du canapé qui, bientôt, ne seront plus qu’un vague souvenir de cuir. Ses doigts en sang ne sont pas aussi douloureux que son état de manque et de frustration. Il serre ses dents si fort qu’il les briserait presque sous tant de pression. 

Tous les soirs. C’est tous les soirs que Boris « le maudit » s’inflige ce supplice. L’interrogation destructrice devant un mur macabre. A certains moments, il voit les craquelures dans le plâtre s’ouvrir pour laisser apparaître des ombres vêtues de flammes dévorantes, tournoyant autour de son âme meurtrie.

Ses journées sont faites de rien. Il tourne dans son loft à la poursuite d’un signe quelconque qui lui donnerait de l’espoir. Cela faisait des mois qu’il n’avait réussi à taper la moindre ligne sur son ordinateur, pourtant vecteur d’inspiration. La formule était simple : il s’asseyait, à n’importe quelle heure, une tasse de thé ou un verre de vin, et tout se déroulait comme un film. Il décrivait ses inspirations image par image, se faisant scribe de sa verve créatrice. Il choisissait un titre ou bien, comme souvent – et en quelques secondes – toute l’histoire naissait dans son esprit. Il lui suffisait alors de choisir laquelle il allait se délecter de transcrire. 

Une rencontre au bon moment lui avait permis de diffuser ses écrits et de devenir une référence dans son genre ; un écrivain épicurien, atypique, gourmand de la vie, gourmand de tous genres d’écrits. Productif et passionné, il se sentait en confiance. Pas d’obstacles, une certaine sécurité. Une formule qui lui permettait de s’agripper aux ailes de la réussite, chaque histoire faisant pousser une plume.

Il a tout essayé pour retrouver ses pulsions d’écriture, tout, jusqu’à compenser son manque d’inspiration par des moyens illicites. Et il a tant excellé dans cette voie qu’il s’est peut-être lui-même grillé les ailes !

3. Les balades au clair de lune ouvrent d’autres perspectives

A force de subir les arguments pressants de son éditeur, il accepte de s’exiler dans un petit village isolé où, à part le son des cloches et quelques habitants, rien ne se passe. 

  • Tu verras, je dirais même plus, tu sentiras au plus profond de toi un changement. Ce séjour fera naître en toi des idées improbables et novatrices, comme si tu repartais avec un nouveau souffle, influencé par cet air différent et ces autres perspectives : des rues recouvertes de pierres polies, non pas de bitume et de trottoirs souillés… 

Excédé, Boris le coupe dans son essai poétique:

  • Mais d’où te vient cette idée ! Et pourquoi ce village ?
  • Une rencontre incroyable ! Je doute que tu t’en souviennes – mais avec ma femme, on cherchait un lieu hors d’une grande ville, accessible par l’autoroute. Un couple d’amis gay m’avait parlé d’une de leurs amies, désespérée de vendre sa maison. J’ai eu un coup de foudre. Et figure-toi, plus pour la propriétaire que pour la maison. C’était une personne si rayonnante ! A propos, tu lui ressembles un peu ; ta façon énergique de mener ta vie, toujours un projet, plein d’envies. Dès les premiers instants, elle m’a conquis par son discours et les flammes dans ses yeux, tout en étant réservée et un peu intimidée… Le souci de bien faire, je pensais. Je n’ai pas hésité une seconde car une si belle personne ne pouvait que transmettre une bonne énergie et bien entretenir sa demeure… 

Des semaines de discussions, une centaine de téléphones et de mails avec photos etc., Boris se décide enfin! Il sera donc au calme, hors du stress de la ville, dans un charmant village, sans personne pour lui rappeler son état de fatigue extrême. 

Sur trois niveaux au carrefour de rues étroites, au milieu du village, faite de terre et de briques, cette bâtisse devra lui servir de retraite pour recentrer son âme. 

Il fait encore chaud en cette période de fin d’été et à comparer à la pollution des grandes villes, il redécouvre un air différent, apportant déjà quelques couleurs sur ses joues meurtries par un manque d’attention flagrante. 

Voilà maintenant quelques semaines qu’il est là, mais malgré toutes les promesses de son éditeur, rien n’a changé. Son inspiration est à des années lumières d’un probable retour.

En cette belle nuit de clair de lune, il se décide enfin à déambuler dans ces rues inconnues. Pas de sa propre initiative, mais suite aux  pressions de son éditeur si bienveillant : « Bouge, sort, découvre ces paysages… ».

Les rues sont étroites et alignent des maisons très proches les unes des autres. De construction contiguë, elles confèrent un charme tout particulier à ce petit hameau perdu. Perchée sur une petite colline, une tour d’eau donne l’identité au village : le totem.

Marchant depuis un certain temps, il découvre une bâtisse sur laquelle est écrite « Pâtisserie » en lettres lumineuses. Plantée au milieu d’une grande place éclairée par quelques réverbères de couleur orange, cette petite construction étonnante, comme venue d’ailleurs, détonnait d’avec le reste du village. 

De forme elliptique, recouverte de cuivre patiné avec le temps, elle est comme un bonbon à moitié enterré. Une pilule de douceur qui serait peut-être un moyen de guérir son mal être ? 

Cette intrigante construction, ouverte sur deux côtés, laisse découvrir un bâtiment rectangulaire en son centre. Sur un des petits côtés se trouve la porte d’entrée principale. La grande façade présente une vitrine qui laisse deviner un intérieur à l’aménagement unique. La lueur de la lune se reflète sur les courbes et vitrages de l’ouvrage, amplifiant ses lignes.

Hypnotisé par cette découverte, voici qu’une lumière attire son regard. Dans la vitrine, il distingue une petite figurine en forme de chat couché sur la branche d’un arbre aux mille couleurs. Le chat d’Alice au Pays des Merveilles ; ses grands yeux et son sourire malicieux. Il se surprend à sentir au coin de sa lèvre comme une légère vibration. Une esquisse de sourire ! Hélas, ce n’est qu’un papillon de nuit qui vient juste de s’égarer sur cet obstacle humain fait de chair et de ne plus rien. Ce n’est pas un sourire qui naissait mais un insecte qui le caressait. De la main droite, il l’écarte avec violence et vu sa fragile constitution et ses forces anéanties, Boris perd l’équilibre et termine son geste contre la vitrine, entraînant tout son corps. Malgré son poids réduit, le choc fait tomber le petit chat qui finit par se briser sur le sol de la vitrine.  

Le visage collé contre la vitre fait apparaître une étonnante grimace. Le contact de sa peau contre le verre produit un crissement qui accompagne la lente descente de son corps vers le sol. Les genoux à terre, Boris est catastrophé. Alice au pays des merveilles était le conte favori de sa mère qui jouait si bien le chat. Tant de fois lu avant de s’endormir. Toujours dans les rires et la tendresse, un bras derrière sa tête, elle tournait les pages où de grands textes et de beaux dessins venaient influencer ses rêves. 

Un certain temps a dû s’écouler car les lampadaires se sont éteints, laissant place au lever du soleil. Dans ce village, le soleil donne le rythme de la vie. Il n’y a d’ailleurs pas d’horloge, juste un cadrant solaire planté sur le totem. La région est un microclimat, le soleil brille toute l’année ; l’effusion de vie surgit dès les premiers rayons. 

Par terre, dos contre la vitrine, il parcourt du regard les façades l’entourant. Il n’y a pas de volets, pas de stores, les fenêtres ont juste un voile à l’intérieur. Le soleil vient de derrière lui et commence à illuminer les façades où apparaissent une multitude de fenêtres, des moulures, des colonnes et des dessins aux couleurs flamboyantes. Des chants commencent à se faire entendre. Des chants orchestrés à merveille – un chœur se réveille ! Soudain, les voiles de chaque fenêtre sont propulsés à l’extérieur par un souffle puissant. Un spectacle d’ondes qui jouent avec le soleil. Entre ombre et lumière se dessinent des paysages féeriques sur les pierres ; ombres chinoises de scènes de campagne ou de villes, accompagnées par les chants enchanteurs des habitants qui se lèvent de si bon matin. Les voici sortant des fenêtres, mêlant leurs silhouettes aux ombres. C’est un véritable ballet magique qui commence. 

Un coup de balai le sort de ce rêve sous forme de comédie musicale. Boris est couché parterre, sur le côté, blotti contre la vitrine. Le coup est donné par Clovis, le cantonnier, l’original du village. Mégot collé à la lèvre inférieure et un chapeau de cow-boy surplombant sa tête, il le somme de quitter la place  dans un langage étonnant, influencé de différents films et cultures, mais particulièrement ceux du Far West dont il est un fan invétéré :

  • C’té pas hôm pa’terre, c’té clebs, té ‘rache ? ta fo dégage au galop! j’dois trav!  

Il lui donne alors un second coup de balai dans les jambes, en lui envoyant un nuage de poussière dans le nez. Boris toussote, et saisit le manche pour se hisser sur ses maigres jambes. Une sorte de râle rauque surgit du cantonnier comique. Boris parvient laborieusement, mais avec une certaine grâce, à se redresser. Le défiant droit dans les yeux, il s’exclame : 

  • Du calme l’ami !
  • Y’a t’y point d’amis là! Lâche t’é mon balaisse avant que je t’é l’casse sur l’béret!
  • Et bien soit, si c’est par cela qu’il faut passer, je vous mets en garde! 

D’un revers de manche, il lui gifle le bout du nez.

  • Mais c’est’y quoi que s’délire la! Y s’croit au temps des mousquet’ le petit corniaud! Je vais t’en mettre des gardes! 

Se saisissant du balai, il inflige au mousquetaire des petits coups sur les fesses, le contraignant à remettre son flegme plus loin. Ne sentant plus la paille lui piquer la peau, Boris se retourne alors pour lui lancer une boutade dans un geste maladroit qui a failli le faire tomber à nouveau. Mais son attention est attirée par la vitrine où le chat gît parterre, mis en valeur par le faisceau d’un spot ; il ne brille plus de son sourire, mais de ses débris. 

Boris perturbé, une impression étrange l’envahit. Cet instant, malgré tout, réchauffe son âme meurtrie. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas rêvé, ni été inspiré dans ses pensées. Une énergie dans son ventre, un frisson le parcourt de haut en bas, comme dans ses plus belles périodes d’écriture. Mais à son grand dam, elle ne dure pas. Partie de son ventre, elle se dissipe dans le néant.

Le bruit du balai et les marmonnements de Clovis le retirent définitivement de son état second. Il devra aller s’excuser auprès du tenancier. Ce n’est pas dans ses habitudes de faire du vandalisme et ce petit chat lui tenait à cœur. 

Rentrant chez lui, Boris est partagé entre joie et déprime : d’avoir rêvé, mais de si courte durée. Et comme première introduction être celui qui a brisé une partie de la vitrine de la seule pâtisserie du village, ne l’enchante guère.

4. Sommeil intense

Boris se réveille perdu, couché sur le ventre, au bord du lit, les genoux à terre. Il tend un bras pour trouver un quelconque contact. D’un mouvement ample vers la droite, son bras entraîne le reste de son corps hors du lit. Dans cette descente aux enfers, il tire sur le câble de la lampe de chevet qui, emporté par son geste, manque de fracasser sa tête.

Comme un dauphin échoué, il essaie de retrouver son souffle et ses esprits. Une tache rouge à la forme d’un continent marque la descente de lit blanche. Malgré tout, il parvient à se hisser sur le lit par un demi-tour, utilisant la force de ses bras et son bas du dos. L’effort étant aussi intense que d’escalader une falaise. Son esprit en place, il descend vers la cuisine pour savoir l’heure. Objectif : atteindre la pâtisserie avant la fermeture. Il est 17 h 33. 

Plus une minute à perdre ! S’habillant rapidement, il sort en trombe de sa galère – enfin du mieux possible – pour retrouver le lieu de son rêve. Après avoir marché quelques mètres, il se rend compte qu’il a encore ses charentaises aux pieds. Tant pis, il n’a pas le temps de retourner chez lui. 

De jour, les rues ne sont pas les mêmes. Il réalise qu’il a déambulé hier soir au clair de lune, regardant le bout de ses pieds. Comment espère-t-il retrouver la place ? Il s’arrête, s’appuie contre un mur et se frotte le menton, cherchant un souvenir, une piste. Il regarde par-terre, en l’air, rien n’y fait, le souvenir de la direction à prendre ne lui revient pas. Et finalement, si tout ceci n’avait été qu’un rêve?

Un délire, rien de plus. La place, la pâtisserie, le chat d’Alice, le cantonnier, un rêve dans un rêve… Une désagréable sensation de doute lui tord les entrailles. Cela ne va sûrement pas l’aider, lui qui ne brille ni de confiance ni de joie. Le regard soudé au bout de ses charentaises, il se résigne à ne pas aller plus loin et retourne s’enfermer.

Ses pieds frottent le sol, il les traîne, il n’a pas la force de les lever, juste de les déplacer. Les frottements sur les pavés font un son singulier qui souligne la lenteur de ses mouvements. C’est alors, se concentrant sur ses pas, que le son s’intensifie, se dédouble. Se rajoutent à cela des marmonnements. Boris s’arrête, les bruits continuent. Il lève la tête, la bouche ouverte, il aspire un grand coup, c’est Clovis le cow-boy !

Le cantonnier bougon passe devant lui, ne prêtant même pas attention à sa présence lui balayant le bout de ses chaussures pour montrer qu’il gêne le passage. Son sentiment de surprise se change presque en joie!

  • Monsieur! Etiez-vous, hier, durant la nuit, sur une grande place ? A balayer ? Ne nous sommes nous pas rencontrés ?  N’y avait-il pas une pâtisserie ? M’avez-vous trouvé parterre ? Me reconnaissez-vous ?
  • Ha voilà t’y pas le mousquetaire !
  • Ouiiiii ! s’écrie Boris, saisissant les joues de Clovis.
  • Oh doucement l’fou ! Faut’y pas croire que j’va être familier d’avec vous le clébard ! 
  • Pardonnez-moi, désolé. Je ne voulais pas….
  • No ! Vous n’voulions point !
  • Pouvez-vous me conduire à la place, je vous en supplie !
  • Mais t’y l’est fada, sui’la ! Regardez à teu droite, bougre de miro de s’tadin !

Regardant dans la bonne direction, la pâtisserie était au bout d’une longue ruelle. Hypnotisé, Boris le conquérant presse le pas pour enfin s’y rendre. Entre ses dents, Clovis le rappelle à l’ordre : 

  • A c’t’heure-ci, l’est-y fermée la pâtiss! 

Coupé dans son élan, Boris se retourne et remercie le cantonnier par un salut digne d’un mousquetaire – un chapeau tournoyant au bout de sa main. Et avec une aisance du temps jadis, il fait volte-face et ne quitte plus la bâtisse du regard. 

La ruelle est plus longue qu’elle ne paraît. Au bout d’une dizaine de minutes il n’y est toujours pas. Dans un village où les bâtiments s’alignent, sur une colline, ces éléments rendent l’effet de perspective bien étrange. Boris arrive enfin sur la place, rassuré. Il ne vit pas encore dans un monde parallèle et la réalité fait encore partie de sa vie.

Devant la vitrine, il remarque sur la branche un oiseau aux mille couleurs. Il a donc bien cassé le chat d’Alice. Il fait le tour, mais trouve la porte fermée. Horaires d’ouverture de 7 h à 17 h. Malgré ce rendez-vous manqué, Boris esquisse un sourire. Et c’est le cœur rempli d’une toute nouvelle excitation qu’il reviendra demain !

 5. Chat cassé, chat perché

Le lendemain, c’est tout excité que Boris arrive à la boutique, vêtu de ses plus beaux atours et de couleurs chatoyantes. Il est presque joyeux, mais appréhende le premier contact, hésite un peu – mais finalement, attiré par une force au-delà de sa volonté, il se lance.

La poignée de la porte d’entrée est en bois, lisse, douce comme de la soie, chaude comme une peau humaine. Surpris, il retire sa main et reste figé, puis la reprend, la caresse du bout des doigts en les passant les uns après les autres sur ce support sensuel. Quelle douce sensation le parcourt. À force de caresses, la poignée de son plaisir commence à bouger d’elle-même. Toujours dans le creux de sa main, elle lui rend ses caresses. Sans force, sans à-coups, mais en s’éloignant. Il la suit hypnotisé, et se fait entraîner dans la pâtisserie.

  • Bonjour, je peux vous aider à entrer car nous avons des clients qui aimeraient sortir.

Un souffle entre ses lèvres, tout en essayant de se justifier et de se présenter, il est guidé vers une table ronde. Dans un sourire, elle lui dit d’une voix agréable et rassurante :

  • Asseyez-vous, il me semble qu’un petit moment de récupération vous fera le plus grand bien.

Le sourire aux lèvres et le regard pétillant, Violette retourne derrière son comptoir. La jolie vendeuse est intriguée. Elle connaît ses clients par cœur, mais celui-ci, sorti de nulle part, l’a perturbée dès le premier regard. Elle rougit, se sens fébrile. Mais le travail avant tout ! Elle lui tend la carte des mets.

Il a perdu la notion du temps et presque oublié de déglutir. Il commande un cappuccino et se laisse tenter par un petit gâteau. 

Fasciné par tant de saveurs, il est touché au plus profond de son être ; la chaleur du café se mélange à la douceur de la pâtisserie. Il s’est laissé tenter par la spécialité de la maison : le flamand rose. 

Haut perché, c’est un ovale de couleur rose qui surplombe deux baguettes en sucre. La tête et le bec sont en chocolat, le corps est fait d’une coque meringuée croquante, le centre composé de deux couches : la première crémeuse qui s’écoule tout en douceur sur sa langue et la deuxième, une gelée rouge vif qui apporte une légère sensation de douceur physique et aromatique. Quand les dents percent la coque, le mélange des trois textures et leurs parfums complémentaires offrent une expérience à en donner des frissons. Oui, ce sont bien des frissons qui parcourent enfin son corps. Une sensation de potion magique. Il ne se sent plus tenir en place, un flot d’idées déferle dans son esprit embrumé. Sans pouvoir se retenir, il se lève et part avec précipitation, jetant sur le comptoir le montant qu’il juge suffisant. S’étant transformé en tornade, les serviettes  s’envolent à son passage. Violette le suit de son regard, intriguée, mais un sourire au coin des lèvres. 

  • Jusqu’au revoir, lui lance-t-elle avec une pointe d’ironie et d’amusement. Se retournant vers les clients, elle ajoute : en voilà un que nos pâtisseries ont dû bien inspirer !

La tornade poursuit sa course et bouscule Clovis au passage qui maugrée un flot incompréhensible de son cru. Ayant manqué de trébucher à de nombreuses reprises sur les pavés fraîchement ripolinés et donc glissants, il se fracasse finalement contre sa porte. L’impatience le gagne de plus belle et à force de jurons, sa colère grandit comme si des coups de tonnerre résonnaient dans la rue. Il entre chez lui en conquérant triomphant, un halo de lumière lui donne un air de demi-dieu pénétrant dans un sanctuaire. Il se jette alors sur son ordinateur et commence à coucher sur l’écran son foisonnement d’idées tant attendues. 

6. Les premiers signes de manque 

Trois jours sans s’arrêter d’écrire. Il n’en revient pas. Tous ces mots se sont enfin mis dans le bon ordre et les bonnes vieilles habitudes reprennent. L’écrivain de génie est revenu et il sent pointer plusieurs best-sellers. Il est tellement prolifique qu’il développe trois thèmes en même temps: sa biographie, une fiction sur l’anéantissement de l’humanité par Mère nature, un essai philosophique sur le fonctionnement d’un monde sans argent ni pouvoir et plusieurs nouvelles.

Il se régale de tous ses récits qui le nourrissent et lui donnent de la force. Mais après plusieurs jours sans interruption, il sent une fatigue le gagner et doit abandonner. Avec le peu de force qui lui reste, l’heureux écrivain parvient à se glisser dans son lit après avoir négligemment jeté ses habits sur le plancher. Les heures passent, ses rêves le font transpirer, frémir et même voler…

Sans notion de temps, il ouvre les yeux et découvre une forme floue et sombre. Couché sur le ventre, sa tête enfoncée dans l’oreiller, il parvient quand même de son œil gauche à distinguer une boule de poil. En se poussant de ses deux bras, il s’en extrait et dans un cri mutuel, le chat et lui se retrouvent hors du lit. Mais comment ce chat est-il entré ici ? 

Remis de ses émotions mais fébrile, il tente de remettre ses idées en place. Assis sur le lit, il regarde son réveil. Cela fait plus de 24 h passées dans son lit.

Un poids sur le haut du crâne, une douleur dans l’estomac, il se rend à la cuisine où tisane et aspirine lui feront le plus grand bien. Il se sent perdu à nouveau, retrouve cette sensation de vide intense qui aspire les forces de son esprit et tire les larmes à ses yeux gonflés, vitreux. Pas une idée.

Assis dans la cuisine, accoudé à la table, il se tient la tête d’une main et touille le breuvage de son autre main frêle. Le liquide fait des tourbillons et l’attire vers un vide absolu. Un filet de bave au bord des lèvres le tire de sa torpeur. Le temps passe encore sans but et sans fin. Des souvenirs lui plombent son moral encore plus et l’engloutissent dans son passé qu’il pensait avoir recouvert d’un océan de bonheur.

Il n’est peut-être pas étonnant qu’il se soit réfugié dans l’écriture : isolement et libération. Il n’est peut-être pas étonnant non plus qu’il se soit isolé et donc ne côtoie que très peu de monde. Pour écrire il faut être seul, mais pour vivre, il faut savoir s’entourer. Trop investi dans ses projets, il a négligé son entourage. Il se retrouve, passé la quarantaine, sur une île déserte.

Un rayon de soleil se glisse soudainement sur sa main. La chaleur lui donne un soupçon de force et la lumière lui offre un peu d’énergie…

Le souvenir de la pâtisserie, la douce saveur aux milles émotions lui met l’eau à la bouche. Il se met à baver et son estomac crie son envie de douceurs.

Sans plus attendre, il prend une douche et se rase afin de se rendre à la boutique. Il est plus de 15 heures et il doit y arriver avant la fermeture.

Guidé par un doux parfum, il y arrive sans peine. Dans son estomac, des papillons s’affolent par des gargouillis puissants. Cet estomac sur pattes s’assoit tout naturellement dans le coin à droite ; sa table désormais.

7. Seconde dose 

Violette le reconnaît, lui donne son bonjour en même temps que la carte des nouvelles pièces. Elle en profite pour lui rendre la monnaie de l’autre jour avec un petit clin d’œil dont elle s’étonne elle-même : 

Menu
– Friand de mousseline praliné
– Sablé chocolaté à la fleur de sel avec ganache mentholée accompagnée de son sorbet à la mangue
– Tigre de diamant aux saveurs exotiques
– Profiterole en farandole nageant sur une mer d’écume d’agrumes 

Autant de descriptions alléchantes, d’invitations à la découverte ! Les mots tournent devant ses yeux, se mélangeant dans son esprit déjà avec des phrases et des idées. Impressionné de sentir le flot continu et puissant des saveurs de l’inspiration, il choisit au hasard une mousseline aux baies de Goji et au chocolat noir. La forme qui se dresse devant lui est déjà une sculpture en soi. Le jus des baies est contenu dans des blocs de pierre en chocolat noir, empilés en forme d’un pyramidion et montés sur un sirop de couleur rouge profond. La forme noire se détache par le contraste du rouge et du noir. Au sommet, comme un arbre de sagesse, un enchevêtrement de fils dorés au bout d’un tronc plonge dans le sirop et anime la forme stricte. Il saisit un bloc de sa cuillère. Dans sa bouche, c’est comme une explosion de saveurs. Les yeux fermés, il se laisse emporter par le plaisir qui l’envahit. 

Cette foudre sensorielle touche ses papilles comme d’innombrables impulsions électriques et redonne vigueur à tous ses neurones endormis. 

À nouveau, il sent les vrombissements d’un moteur qui n’attendait plus que le bon carburant pour reprendre son rythme effréné.

N’y tenant plus, il s’apprête à bondir de son siège quand Violette s’interpose entre lui et la porte, l’empêchant ainsi de rejoindre son sanctuaire créatif.

  • Cher Monsieur, est-ce que cette confiserie a su vous donner satisfaction ? Il me semble, à vous voir, que vous vous précipitez un peu vite après chaque dégustation. 

Coupé dans son élan, il essaie de s’extirper du charisme de Violette. Bégayant et ne sachant quoi faire, il la contourne en posant ses fesses sur le comptoir et glisse jusqu’à la porte, l’ouvre avec force et, comme un grand courant d’air, le voilà à courir jusqu’à sa demeure, où l’attend son ordinateur.

Surprise par ce déhanchement, elle ne peut que le laisser partir, résignée et perplexe: « Cet homme déguste ses pâtisseries puis s’enfuit. Il n’a même pas pris le temps de me répondre et il n’a même pas payé ! »

Débarrassant la table, elle remarque une coupure de presse déchirée sur le sol. La ramassant, elle lit : « Boris au bord du précipice ! L’écrivain de génie ne sait plus écrire ! Croisé au « 22 bar », ivre, il me confiait son état de frustration… »

Jouant avec le bout de papier sur ses lèvres, Violette se met à réfléchir.  

  • Tiens, cet homme serait un écrivain ? C’est peut être pour cette raison qu’il me perturbe. J’ai vraiment l’impression de le connaître. 

Sa curiosité est piquée. Elle se souvient du premier jour : 

Ce petit personnage triste à la silhouette amaigrie, sans aucune lueur dans le regard, n’avait guère levé les yeux vers elle. Il faisait peine à voir. Au moment où elle franchit la protection de son comptoir pour prendre sa commande, malgré son pas assuré, elle sent un trouble l’envahir.

  • Bonjour monsieur. Mais voici une bien triste mine que vous avez là. N’est-ce pas une belle journée ? Vous savez, d’habitude le service se fait au comptoir, mais vu votre, comment dire, état, je viens à vous. Connaissez-vous notre pâtisserie ? Ici vous trouverez chaque semaine des créations spéciales. Notre maître pâtissier a voyagé dans le monde entier et a choisi de déposer ses bagages de saveurs. Nous sommes très fiers de l’avoir. Des clients de tous les alentours viennent jusqu’ici. Il faut passer commande deux semaines à l’avance. Vous pouvez être particulièrement heureux aujourd’hui car cette place semblait vous attendre. 

L’étrange petit bonhomme marmonne d’une petite voix des propos incohérents au sujet d’un chat sur une branche, une nuit, une maladresse de sa part. Déduisant son implication avec la perte du chat, elle lui rétorque avec un sourire taquin et un regard joueur :

  • Doucement Monsieur, ne parlez pas trop vite. Ici, il n’y a pas d’urgence. Le temps est fait pour être apprécié. Je pense que vous êtes en train de m’expliquer l’incident qui se serait passé la nuit dernière? Le petit chat d’Alice? Celui-là même que nous avons trouvé cassé sur le sol, ces milliers de morceaux éparpillés ? Vous savez, ce petit chat venait de très loin. Il en avait vu défiler du monde depuis sa branche. Maintenant, nous savons qui est le coupable ! Mais ne faites pas cette tête-là, Monsieur, je vous taquine. C’était un chat fragile. Et, de toute manière, il était grand temps de changer la décoration. Regardez-moi, montrez moi votre plus beau sourire. 

Boris lève les yeux avec peine, regard de cocker harassé. Violette lui tend la carte. En la saisissant maladroitement, Boris effleure sa main. La retirant, surprise de ce contact inattendu, elle s’éloigne précipitamment. Les clients s’impatientent.

Après l’avoir servi, elle l’a vu se délecter comme un Astérix buvant sa potion magique et déguerpir dans un éclair.

Surprise par cette situation, de multiples questions dansent dans la tête de Violette…

8. Le flot cessant

Des jours entiers de flot de mots, de phrases aux tournures si bien réfléchies et subtiles. Le style Boris est de retour. Ce débit incessant lui permet d’écrire sans arrêt. Il n’a jamais connu une telle ferveur et si grande inspiration. Il peut alors envoyer tous les jours l’avancement de ses écrits à son éditeur. Celui-ci tout émerveillé lui déclare son excitation sur le contenu, la richesse des propos, la fougue, la force, l’éclat de jeunesse retrouvés. Tout excité, il lui confie avoir déjà  lu quelques extraits à sa femme :

  • Incroyable! Génial ! Tu es de retour et encore mieux qu’avant ! Alors que penses-tu de ce petit village ? N’était-ce pas une magnifique idée ? Tu vois que tu peux compter sur moi, je te connais comme si tu étais mon frère. Dis-moi tout ce qu’il te faut, je te le ferai parvenir. On est tous avec toi! A très vite.

Boris raccroche. Il ne se sent pas bien. Il a mal aux doigts, aux articulations. Une grosse lourdeur écrase sa tête. Ce qu’il redoutait le plus est en train d’arriver.

Tout se mélange et se perd. Il n’a plus aucune idée et ne ressent que de la colère, mêlée à de la tristesse, à de la hargne, de la haine envers lui-même. Il retrouve son état de vide sans fond.

Penché en avant, assis dans le fauteuil du séjour, le visage tourné vers le bas, le téléphone encore dans sa main droite, il sent une nouvelle descente aux enfers s’abattre sur ses épaules.

Cela fait maintenant plusieurs jours qu’il n’est pas sorti. Les fenêtres fermées, les volets à moitié clos laissent néanmoins passer un petit rai de lumière. Il est effondré, ne trouve pas le sommeil. De toute façon il ne sent pas la fatigue, un état de manque ; manque d’écrire ? Manque de… Il réalise soudain que la pâtisserie est ouverte. Il se lève dans des craquements de vertèbres. Un brin de toilette sans réelle amélioration et il franchit la porte de son monastère aux calvaires. 

Il connaît le chemin par cœur, plus besoin d’être orienté par le balayeur des rues. Il se souvient de son attitude avec Violette. Elle est si douce. Comment a-t-il pu être si grossier ? Il se rend compte qu’il n’a pas été le plus agréable des clients : perdu dans son vide, à partir brusquement comme un voleur… Aujourd’hui, il lui présentera ses excuses et fera tout pour être accepté par cette si jolie vendeuse. 

Plus il avance, plus sa confiance est mise à l’épreuve : et s’il n’y a pas de place ? Si sa table habituelle est prise ? Et si elle ne le laisse pas entrer, étant fatiguée de ses agissements ?

C’est donc dans cette incertitude qu’il franchit la porte, avec l’irrépressible envie de conquérir Violette. La main encore sur la poignée, il la regarde droit dans les yeux et par un geste comique, il se met à genoux pour commencer son plaidoyer :

  • Chère Demoiselle, à genoux, je vous implore de me donner votre pardon sur mes agissements passés. Je ne sais ce qui m’a pris, mais voici déjà la monnaie pour la dernière fois et que, du fond de mon coeur, vous m’acceptiez une nouvelle fois ! Oserais-je vous demander votre prénom ?… Avant votre main !

Boris a toujours eu de l’humour. Sa personnalité qui marquait les gens. Toujours le mot pour rire, toujours une attention bienveillante, une façon d’être qui donnait facilement confiance aux gens.

  • Bonjour Monsieur, je m’appelle Violette, répond-elle, surprise. Il est vrai que vous m’avez bien perturbée ces derniers temps. Je me demande ce qu’il se passe à chaque fois, car vous détalez comme un lapin après avoir mangé nos pièces. Je sais qu’elles sont délicieuses, mais je n’ai jamais pu constater pareil effet. 

Il explique, effectivement, que lui-même avait été surpris par l’effet incroyable qu’ont ces douceurs sur son état physique et mental ; qu’il est venu ici pour se reposer et retrouver un peu d’inspiration. Écrivain, il essaye de savoir si elle le connaît. Absolument pas. Elle n’a jamais entendu son nom. À part sur le petit bout de papier trouvé hier qu’elle garde dans sa poche.

Boris lui demande s’il ose s’asseoir afin de pouvoir déguster de nouveaux chefs d’oeuvre gustatifs, mais ne demande pas la carte : que Violette le surprenne ! 

  • Vous savez, tenant compte d’où je viens et après tout ce que j’ai pu voir, je n’ai jamais ressenti autant de plaisirs gustatifs. Tout est parfait. Votre établissement a quelque chose de magique… Il se lance alors dans des descriptions et divagations luxuriantes. 

C’est vrai qu’il est particulier ! A gauche de la porte d’entrée se trouve le comptoir. En son fond, une paroi en verre translucide où des motifs découpés dans le film opaque laissent entrevoir le laboratoire. Une grande vitrine comptoir basse à l’identique d’un présentoir de bijoutier occupe toute la longueur de la pièce et expose la multitude de créations. La bâtisse n’est pas grande et, apparemment, n’a qu’un niveau. Le plafond est composé de poutres en lamellé-collé assemblées et courbées, permettant cette forme particulière de pilule. Le sol sans joints, recouvert de motifs contemporains dessinés à la main, est mis en valeur par une résine brillante. Les murs sont de couleur sable, une vieille technique de crépi à la chaux. Le mobilier est fait d’assemblages de pièces de bois elles-mêmes travaillées ; rouge, noir et doré sont les couleurs entremêlées, recouvertes aussi d’une résine, à l’identique du plafond. Chaque partie semble bouger suivant la lumière et le regard. Etrange sensation, comme si cette matière était vivante…

Cet espace offre déjà un sentiment chaleureux, un bien-être intérieur. Les clients privilégiés peuvent s’asseoir sur un banc avec des plateaux sur bras articulés, passant d’un consommateur à l’autre, le but étant visiblement la vente à l’emporter. Dommage, car il fait si bon y être. Mais cela donne une part d’exclusivité. Il n’y a pas de tableaux sur les murs, ni de posters. La texture du crépi comme les pièces de bois, en y regardant bien, offrent déjà suffisamment d’interprétations abstraites. L’éclairage est fait de lignes lumineuses incrustées autant dans le sol que dans les murs et le plafond. Des faisceaux ponctuels sont dirigés vers des endroits précis, offrant une multitude de reflets et mettent en valeur des nuances et des couleurs hypnotisantes. La vitrine apporte également ses éclats, ombragés par les décorations. 

Violette, enjouée par de si belles descriptions, se lance dans une proposition alléchante : 

  • Et bien Monsieur, c’est vrai que vous me faites plaisir. Jusqu’à ce jour, personne ne m’a fait autant d’éloges. Au vu de votre état euphorique, je vous proposerai un pamplemousse aux baies des bois. Une petite pointe d’acidité, en relation avec votre attitude passée, la baie rouge, pour marquer vos inspirations. Le tout sur un nuage meringué pour y mettre un peu de légèreté. Ceci accompagné d’une tisane froide aux parfums d’agrumes mentholés pour vous rafraîchir les idées.
  • Tout cela a l’air bien délicieux et je vous en remercie. Il se peut qu’à la fin de la dégustation, je sois, comment dire… pris dans un nouvel élan. Peut-être ferais-je mieux de vous régler maintenant, comme cela ce sera fait. Et ne m’en veuillez pas si je détale. Vous savez, lorsque je déguste une de vos merveilles, c’est comme un déclencheur pour mon inspiration. Je ne ressens rien d’autre que la folle envie de partir écrire jusqu’à n’en plus pouvoir ! La dernière fois, j’ai écris pendant des jours sans arrêt. Vous vous rendez compte? Cela ne m’était plus arrivé depuis des années – cette force, cette inspiration!  

Violette lui met la main sur l’épaule pour l’interrompre, des clients entrent. Elle repart un peu perplexe sur le flot de ses paroles. Quel délire cet écrivain ! Comme si les pâtisseries pouvaient avoir un tel effet sur une personne… mais dans le fond, c’était touchant.

Tournant le dos à la salle, cherchant un sac sous le comptoir, Violette entend la porte d’entrée claquer avec force. Il est parti. 

9. Dans le fond, on s’abîme 

Quel cinéma ! Boris ne devrait pas écrire, mais tourner un film. C’est maintenant tous les jours qu’il retourne à sa source d’inspiration. Et c’est sans surprise qu’il part en courant dès la dernière fourchette engloutie. C’est sans fin ! Tous les jours de nouvelles créations qu’il déguste sans hésitation. Il est devenu boulimique. D’une pièce, il en dévore à présent deux ou trois et si Violette ne l’arrêtait pas, il engloutirait toute la boutique !

Il vient matin et après-midi. Violette est inquiète. Ce n’est pas son affaire, mais à force de le voir, elle a comme un sentiment d’affection qui est apparu, une envie de lui prendre la main. Ils échangent de plus en plus sur leurs vies et leurs histoires. Quelques minutes suffisent pour qu’ils se comprennent. C’est un lien hors normes qui s’est finalement créé. De le voir venir aussi souvent la touche, mais elle se doute bien que ce n’est pas pour elle ; quelque chose ne tourne pas rond… car ce sont bien des rondeurs qui commencent à apparaître sur tout son corps. D’être fébrile et rachitique, il est devenu robuste, poignées d’amour à l’appui. En si peu de temps c’est étonnant. Son regard vide est passé de pétillant à vitreux. Elle sent derrière tout cela une multitude d’idées, un foisonnement d’instants qu’elle essaie de percer. Mais il reste discret sur ses inspirations, passe vite commande en exprimant à chaque nouvelle pièce son contentement. Parfois un simple « je me suis régalé », mais d’autres fois des propos incohérents qui laissent Violette démunie quant au bon fonctionnement de l’esprit édulcoré de Boris. 

Elle essaie de le raisonner, cherche des excuses. Elle aimerait lui venir en aide mais il part alors dans des excès de colère qui surprennent autant Violette que lui-même. Il argumente voire la supplie de lui fournir encore des douceurs. 

De charmante, la situation tourne au drame. C’est avec l’aide du maître pâtissier que Boris est interdit d’accès. Vu la force et les arguments déployés, il capitule. 

Dès le lendemain, un personnage inattendu fait irruption dans la pâtisserie aux effets magiques. Clovis le cantonnier. 

  • Mais bonjour Clovis, que viens tu faire par-là ? Il n’y a rien à nettoyer dans la boutique, dit-elle d’un ton moqueur.
  • C’est’y que y parait que t’es pâtisses sont à crever. Alors j’m’en t’y vais goutoyer leur parfum! Mais d’l’emporter. J’n’en suis pas de c’te monde boutique!

Surprise, Violette lui présente les différentes créations tout en essayant de le sonder. Elle lui en emballe une dizaine. Et sans finesse, ni politesse, il s’empresse de quitter les lieux.

Deux jours passent, le revoici. Nerveux, il en commande une quinzaine cette fois-ci, prétextant une visite inattendue de sa famille. 

Deux jours après, il en commande une vingtaine. Sans explications et sur la défensive, il s’empresse de repartir avec son butin. 

Tous les deux jours il revient.

Pas de signe de Boris depuis son interdiction d’accès. Se doutant bien de ce qui se trame, Violette suit Clovis qui entre dans une demeure abandonnée depuis plusieurs années.

A peine une minute après son arrivée, Clovis, essoufflé et l’air paniqué, sort en mettant ce qui semble être une liasse de billets dans sa poche. Il s’arrête devant la porte dès que celle-ci a claqué, prend un mouchoir grisâtre et taché de différentes couleurs et retire son chapeau pour s’essuyer le front. Il regarde à droite et à gauche comme pour vérifier que personne ne l’ait vu et disparaît rapidement.

Violette, cachée derrière un angle de la vielle maison, le laisse filer. Elle s’approche d’une des fenêtres. Les volets en bois fermés sont dans un si mauvais état qu’il est possible de voir à travers.

Une grosse masse s’active devant un ordinateur. Seule la lumière de l’écran permet de distinguer les formes, sans détails. Elle reconnaît à côté de la masse en question les cartons de sa boutique. 

Quelle vision d’horreur ! 

Elle ressent un mélange d’émotions perturbantes devant son impuissance, elle tient à lui. Il partait parfois dans des délires lyriques, dans de simples appréciations formelles : “trop bon, excellent, ravissement pour le palais, une joie gustative où l’esprit s’envole tant il est enivré de douceurs”. Toutes ses expressions qui ont fini par la charmer. 

C’est au bout de quelques semaines, le voyant déjà changer physiquement, réagir étrangement, qu’elle demanda l’aide de son patron pour lui interdire l’accès. Jamais elle n’aurait imaginé qu’il monte un stratagème avec Clovis le cantonnier ! 

Ce petit salopard de Clovis. Elle qui a toujours été bienveillante ; c’est une trahison ! Visiblement, ce dernier le fait pour de l’argent, sans considérer qu’un pauvre être est en train de se détruire. Oui, des douceurs de temps en temps, mais pas comme aliment principal ! Elle n’en revient toujours pas. Figée devant la fenêtre, une main contre le volet pour faire de l’ombre et donner un support à sa vision, des larmes coulent. Mélange de colère, de tristesse, de frustration, d’incompréhension. Elle ne sait comment réagir. Elle voudrait arracher le volet, faire exploser la fenêtre pour saisir Boris par les épaules et le regarder droit dans les yeux. 

Elle se sent quand même un peu coupable. Mais après tout, ce n’est qu’un client. Ce ne sont pas ses affaires. Elle n’a pas à interférer dans la vie de quelqu’un. Elle s’en veut d’avoir ouvert son cœur. Sous l’impulsion de cette pensée qui remet tout en question, Violette décide de retourner à son comptoir. Elle ressent un mélange de compassion, de tendresse, mais plus fortement de l’inquiétude. 

Elle n’a eu qu’une véritable histoire d’amour. Une seule nuit. Un instant dans une vie où d’un inconnu, naît un enfant. 

Dès qu’il rentrait dans la boutique son cœur battait la chamade. Il lui est même arrivé de renverser une confiserie, à la surprise de tous, elle si précise dans ses gestes. 

Le patron a bien remarqué des changements depuis l’arrivée de ce personnage et il était plutôt ravi de sa consommation, mais surtout le sachant écrivain à succès. Il avait fait des recherches et découvert un auteur de plusieurs best-sellers. Le patron s’était déjà mis à rêver d’une renommée internationale : un écrivain trouve l’inspiration dans mon commerce, une inspiration gourmande !

Caché dans l’entrebâillement de la porte menant au laboratoire, il prenait même des photos volées de l’écrivain en train de manger. Parfois même avec Violette en arrière-plan pour montrer qu’il s’agissait bien de sa boutique. Il avait également demandé à son employée de lui faire signer un reçu et de remplir une fausse carte de fidélité afin de pouvoir obtenir quelques précieuses informations sur l’écrivain.

Mais il avait abdiqué lorsque Violette l’avait supplié de lui interdire de venir. C’est vrai, au vu de l’évolution des photos, il avait effectivement constaté un auteur à la carrure grossissante. Il était très maigrichon à son arrivée, presque que la peau sur les os, les yeux sans vie, cernés. Mais peu de temps après, l’effet magique de sa boutique avait redonné vie au regard de l’écrivain. Disposant d’assez de matière pour faire sa publicité, le pâtissier décida donc de lui interdire l’accès, laissant le soin à sa charmante vendeuse de gérer cette âme perdue.

Résignée et abattue, Violette rentre à l’échoppe. Elle ne peut rien faire pour l’instant. Et puis, si finalement il retrouve l’inspiration de cette façon, elle s’imagine mal pouvoir l’empêcher d’écrire.

Les jours passent et après chaque passage de Clovis, malgré son voeu de silence, le coeur de Violette se serre.

10. De l’inquiétude à l’action

L’habitude de s’inquiéter a pris place dans l’esprit de Violette ; elle avait la gorge nouée en permanence, chaque pensée la serrant un peu plus et les passages de Clovis enfonçaient inexorablement un pieu dans les profondeurs de son coeur. Victime ou bourreau malgré elle, rien ne peut résoudre ce chagrin sans fin. Un vide s’est emparé de son âme. Encore une histoire où un amour naissant ne pouvait être vécu. Encore ce maudit Karma qui l’empêche de vivre une simple histoire ; comme tout le monde, le plus longtemps et du mieux possible. Ce coeur à prendre, fragile et tendre, ne demande qu’à être déposé au creux de mains douces, aux caresses palpitantes, faisant de chaque instant un espoir de vivre enfin le vrai amour. Conservant cette naïveté juvénile, elle se surprenait à frissonner et à glousser en se berçant dans l’envie d’y croire et de s’ouvrir à cet écrivain passionnant. 

C’est alors qu’un homme à belle allure surgit dans l’espace des lamentations, tout en bousculant un client. S’appuyant avec énergie sur le comptoir, il se présente comme étant l’éditeur de Boris. Après quelques explications rapides, sans nouvelles depuis plusieurs jours et trop inquiet, il a fait le déplacement en urgence pour tenter de comprendre ce silence. N’ayant pas trouvé de réponse à la maison et ne pouvant ouvrir la porte, n’ayant aucun contact ici, il s’est souvenu de la pâtisserie. Ce lieu où son poulain trouvait l’inspiration ; il y serait peut-être. Violette étonnée, et sautant sur l’occasion de libérer ses souffrances, lui fait le résumé de la situation, soulignant vivement son inquiétude vu le changement corporel de Boris, ses agissements de gamin capricieux, le fait qu’il devenait agressif à la moindre contrariété. L’éditeur, connaissant les côtés addictifs de Boris, sachant dans quels excès il pouvait aller, commence à blêmir. Cet exil dans ce petit bourg devait justement l’empêcher de replonger dans une quelconque dépendance. Mais là, c’est au-dessus de tout entendement, une addiction à des pâtisseries !

  • J’essaie de le joindre car son livre étant terminé, nous avons fait corriger le manuscrit. Le bon à tirer est prêt, il n’a plus qu’à nous donner son accord. Avez-vous une possibilité de le joindre ? 
  • Aucun moyen. Je suis passée juste une fois et ce que j’ai vu à travers la fenêtre m’a fait très peur. Venez ! Je ferme la boutique et nous y allons ensemble de suite.

L’affolement commence à gagner l’éditeur. Il ne pourrait supporter encore des mois d’hospitalisation et devoir soutenir Boris dans une nouvelle période sombre. Il demande à Violette ce que vaut la police dans le coin et s’il y a des gens de confiance. Regardant par la vitrine, elle voit Clovis qui vient acheter le lot vital et journalier pour Boris. Bondissant par-dessus le comptoir, elle ouvre la porte et jaillit hors de la boutique avant même que le cow-boy mercenaire ne puisse franchir le seuil. Finalement, ne se contrôlant plus, elle l’attrape par le col de son pitoyable costume de cantonnier. Elle le plaque contre la vitrine à l’en faire trembler. Son chapeau écrasé par l’arrière se soulève ridiculement au-dessus de ses oreilles, ces dernières faisant office de levier. Sous le choc, la décoration de la vitrine finit par tomber. Le chat remplacé, c’est cette fois un petit canard qui tombe de la branche. D’une voix étonnement calme, mais froide et cinglante, elle lui demande :

  • Écoute, petit Clovis, je sais chez qui tu amènes nos pâtisseries. Dans quel état est-il ?

Comme réponse, elle n’a que des bégaiements accompagnés d’une mauvaise haleine. Aucun mot ne sort de la bouche de Clovis. Elle perd son sang froid.

  • Mais que se passe-t-il ! Explique-toi sinon je vais prendre ton chapeau et te le faire manger jusqu’à ce que tu t’étouffes !

L’éditeur amusé par cette scène, saisit son téléphone et filme. Par précaution, mais surtout par intérêt ; il trouve cette scène improbable et digne d’un buzz sur la toile. Une séquence inédite dans un petit village.

  • Mais c’est’y ka s’calme la Violette ! Dit-il en s’extirpant de ses griffes. J’a fé que rende le service â c’tecrivain! Faut pas venir me mettre la main ô collet ! 
  • Mais comment va-t-il ? Dis-moi ! Peut-il encore parler ? Peut-il marcher ? Bon sang ! Dis-moi quelque chose !
  • Tout boudiné, l’est. Pue ! tout là-bas pue ! Y cause pas. Donne s’t’argent et moi m’casse en courant. Ça dégout’ !
  • Mais comment peux-tu laisser faire ça ! Es-tu idiot à ce point là ? Mais enfin Clovis, réagis !

Sur ces mots et voyant des poignards dans le regard de Violette, il remet son chapeau bien calé entre ses deux oreilles et repoussant l’assaillante il détale comme un lièvre. C’est à ce moment là, que l’éditeur, la caméra d’une main, saisit de l’autre le col de chemise du fuyard, le faisant perdre l’équilibre et tomber au sol. Se remettant sur ses pieds, il poursuit sa fuite, sans se retourner, échappant ainsi aux griffes de l’éditeur qui ne peut pas gérer la caméra et la prise de main.

  • Va te faire scalper ! lui crie-t-elle encore, puis se tournant vers l’éditeur, d’une voix tremblante et fébrile, elle le supplie d’aller tout de suite à la rencontre de Boris. 

Marchant à vive allure, Violette retrouve un peu de sa raison et reconnaît cet éditeur. C’est lui qui avait organisé cette soirée où, d’une passion foudroyante, fut conçu son fils. Ce personnage juste à côté d’elle  avec qui elle doit aller sauver son écrivain était l’entremetteur d’un moment capital du passé.

Elle se souvient de chaque instant de cette nuit : introduite par une amie à cette magnifique soirée exceptionnelle, le champagne aidant, elle s’était ouvert à un homme charmant. Une brève discussion avait suffi pour les émoustiller. Une connexion au-delà de la raison où les corps s’appellent comme des aimants ! L’effet Boris l’avait conquise et ce soir-là, sa vie allait prendre une tournure inattendue, mais tant souhaitée : elle était enceinte. 

Cherchant à connaître l’identité du père, elle avait obtenu le contact de l’éditeur. Après lui avoir tout expliqué, ne voulant aucun obstacle dans la carrière de Boris, elle s’était vu offrir une forte somme d’argent pour son avortement et qu’elle disparaisse. Odieux personnage que cet éditeur ! Mais ne pouvant lutter, elle dut se résigner et disparaître en emportant son secret. 

Dans ce petit village, elle avait trouvé un nouvel équilibre et élevait son enfant du mieux qu’elle le pouvait. Tout allait bien jusqu’à l’arrivée de cet écrivain en peine. Ce qu’elle avait ressenti en une soirée renaissait. Il était si différent physiquement, mais son âme avait de nouveau succombé à son charme. Elle s’affole tant elle désire revoir cet homme, le père, l’amour de cette nuit.

Le chemin semble durer une éternité. Chaque seconde s’égrène lentement. Sous la pression, ils se mettent  à courir, à parcourir le chemin d’accès comme sur une piste olympique. Dans l’intensité du moment, les images de cette masse assise devant son ordinateur commencent à prendre toute leur ampleur.

Arrivés devant la porte d’entrée, ils frappent avec vigueur espérant obtenir une réponse. Mais rien, même pas un bruit. Ils essayent d’ouvrir les volets pour pouvoir entrer par une fenêtre, aucun résultat. L’éditeur, voulant montrer qu’il est l’homme de la situation,  décide d’enfoncer la porte, mais ne fait que de se fracasser contre le panneau de bois qui ne bouge même pas. Tout est vétuste, mais de bonne facture. Il évite de justesse la fracture et décide de s’asseoir pour réfléchir. Violette en fait de même. C’est décontenancés qu’ils cherchent une solution pour parvenir à franchir cette muraille ! 

Après quelques minutes, ils entendent un bruit de pas maladroits accompagnés d’un son bestial à la limite de l’humain. C’est Clovis qui fonce sur eux avec un filet de bave aux lèvres, révélant un état de rage. Les deux protagonistes sont médusés et figés par la surprise et la peur. Clovis se lance sur eux et d’un bond, les bouscule pour s’arrêter devant la porte. Saisissant une petite boîte posée sur le cadre supérieur de la porte, il en sort une clé et ouvre  l’antre au mystère.

Essoufflé, se penchant en avant comme un mousquetaire et d’une voix à peine perceptible, il triomphe de ces mots : « S’il vous plaît de bien vouloir entrer ».

Médusés, les deux désespérés se précipitent à l’intérieur. Dès les premiers pas, une odeur épouvantable les arrête net. Ce n’est pas possible, ce n’est pas humain, c’est une odeur d’outre-tombe. « Quelqu’un est mort ici ! » murmurent-ils en même temps.

11. La découverte de l’effroyable 

La pénombre règne dans le hall d’entrée. Une brume légère plane dans la pièce. Clovis est resté dehors pour reprendre son souffle,  ne supportant plus cette puanteur. La main sur la bouche et le nez, à la lumière de leurs smartphones, les investigateurs malgré eux, progressent avec angoisse dans cet espace d’épouvante, en se frayant un passage entre des piles de cartons entassés. Pour augmenter leur appréhension et dégoût, le sol est recouvert de ce qui semble être des traces rouges.

Devant eux, à quelques mètres, ils distinguent deux marches à monter. De ce petit palier part un grand escalier à gauche qui monte tout droit et deux nouvelles marches pour descendre dans  une cuisine.

Gravissant les deux marches, ils décident de se séparer, l’éditeur monte, tandis que Violette descend. La cuisine est petite et offre le même désastre que l’entrée. Les yeux grands ouverts, elle remarque toujours ces traces rouges sur le sol comme si elles indiquaient la direction à suivre. Une porte-fenêtre ouverte est accessible en contournant une table à manger recouverte de restes sucrés. Cette nature morte ne présage rien de bon ; autant d’aliments non terminés, déchiquetés comme si une bête enragée avait fait un carnage. Passant ce désastre, elle franchit le passage vers l’air libre, mais l’odeur ne cesse de s’amplifier au fur et à mesure qu’elle avance.

Sur un petit balcon, du haut de la rambarde, elle découvre une petite cour intérieure – certainement charmante en situation normale – délimitée par des murs en pierres apparentes, comme séparation de la rue. Pas de voisinage direct. Idéale pour la tranquillité d’esprit. Son esprit à elle est court-circuité par de puissantes impulsions la faisant passer par de multiples émotions ; Crier ? Pleurer ? Hurler ? Trembler ? Fuir ? Ou abdiquer ?

Tout en cherchant à éclairer la cour, elle parvient à voir un escalier collé contre le mur de droite. Avec prudence elle avance dans sa direction, en dirigeant la lumière dans toutes les directions ; du balcon vers le bas, vers l’escalier et le ciel. Un vrai ballet de lumière digne des meilleures discothèques. Dans un geste trop vif, sa main rencontre la barrière, faisant tomber son téléphone dans le puits aux mystères. Violette se jette en avant pour le rattraper mais dans son élan, elle parvient juste à suivre la descente du faisceau de lumière qui lui révèle une forme inhumaine.

Un cri de stupeur résonne dans la nuit. Strident et vif, mais soudainement coupé par l’effroi et le choc de son corps contre la main-courante. Penchée en avant, les yeux grand ouverts, le temps s’arrête. Un bruit constant et aigu se met à pulser dans sa tête et remplace celui du calme de la nuit ; Ci-gît, étendue sur le sol, une masse difforme aux allures d’homme. C’est Boris. Pas de doute. 

De couleur pâle, on dirait un amphibien hors de son élément. Le smartphone s’est calé entre deux pierres, orientant son faisceau sur cet amas de graisse, lui donnant encore plus de contrastes et un aspect tragique. Les membres ne sont pas distincts mais se devinent pris dans la masse de son corps. Impossible de déterminer s’il est sur le dos ou le ventre contre terre. La pénombre n’aidant pas, cette forme n’est plus humaine mais celle d’une larve.

Paniquée, Violette descend rapidement l’escalier exigu et dangereux car les marches sont découpées – mélange entre échelle et escalier de grenier. Dans la précipitation, elle passe par dessus la rambarde et vient s’étaler sur ce corps difforme. Le contact est dégoûtant, mais rassurant car sa peau bleutée est encore chaude. Par contre, l’odeur qui s’en échappe est insupportable : la réception de sa chute s’est faite avec un grand tonnerre nauséabond !

Prise d’un haut-le-cœur, elle tente de s’extirper mais ses mains ne trouvent pas vraiment appui sur ce corps meurtri à la consistance molle et moite. Paniquant de plus belle, son nouveau cri est stoppé net par l’apparition de l’éditeur en haut du balcon. Il découvre une sirène échouée sur une masse qu’il reconnaît comme étant Boris. Ne pouvant pas supporter cette vision, l’érudit s’évanouit et tombe en avant, venant à son tour s’écraser sur son ami en peine.

Les deux protagonistes sont côte à côte, couchés sur le dos, les yeux tournés vers le ciel, où la lune pleine offre un beau spectacle de nuages et d’étoiles. Reprenant leurs esprits, embrumés par le parfum de Boris qui est aussi puissant que de l’ammoniaque, leurs regards se tournent l’un vers l’autre. Il faut appeler des secours. A peine le temps de composer le numéro, ils arrivent, appelés par Clovis qui se sera montré utile finalement.

Evacués par hélicoptère à l’hôpital le plus proche, ils sont pris en charge, nécessitant de l’air frais de toute urgence.

12. Epilogue

Toujours dans le coma, Boris commence à reprendre forme humaine. Pour y parvenir, il aura fallu aspirer toute la graisse accumulée, de la chirurgie pour lui retirer les amoncellements de peau étirée jusqu’à rompre. Ses muscles atrophiés doivent être rééduqués par impulsions électriques. Ses organes sont également sous traitement ; le foie, les reins, l’estomac… Les médecins ne comprennent pas comment il a pu tenir aussi longtemps et comment il a pu atteindre de telles proportions.

Violette n’est pas venue seule. Debout devant le lit, elle et son fils ont leur regard dirigé vers le comateux. Ses mains sur ses épaules, avec prudence, elle lui explique toute l’histoire en précisant qu’à cause de son éditeur, Boris ne connait pas leur existence. 

Après une profonde inspiration et resserrant ses mains, elle se promet de lui présenter son fils.

A suivre…

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